Insécurité sociale : Bruxelles contre la France
- I - La Commission de Bruxelles
s'en prend à la France
1) Le pacte de
stabilité et de croissance adopté en 1997
à l'initiative de l'Allemagne pour faire accepter la
monnaie unique, l’euro, marque le début de la soumission
de la France à l'Europe en matière budgétaire
et monétaire. La règle de base est que le déficit
budgétaire ne doit jamais dépasser 3 % du PIB
sauf circonstances exceptionnelles.
Un Etat ne peut pas avoir un déficit
budgétaire supérieur à 3 % deux années
de suite sous peine de sanctions financières (entre 3
et 7,5 milliards d'euros pour la France).
La Commission européenne, face au dépassement
de la France (3,1 % en 2001, 4,1 % en 2003 et sans doute 3,8
% en 2004) a lancé une série d'avertissements
devant déboucher sur des sanctions. Le 25 novembre 2003,
la France et 1'Allemagne ont mis le pacte de stabilité
entre parenthèses après avoir accepté de
revenir sous les 3 % en 2005 et avoir accepté de présenter
à la Commission des rapports intermédiaires. En
1995, on augmentait les impôts pour faire l'euro. Aujourd'hui,
on applique une politique d'austérité et de rigueur
pour défendre l'euro.
2) La Commission
de Bruxelles, organe collégial non élu,
a décidé le 13 janvier 2004 d'attaquer le Conseil
des Ministres, institution européenne la plus démocratique
et la plus représentative, devant la Cour de Justice
de Luxembourg, pour non respect par la France et l'Allemagne
des procédures et des règles du pacte de stabilité
et de croissance.
Cette décision est d'autant plus scandaleuse
qu'elle a été prise par les Ministres des Finances
à la majorité qualifiée des membres des
pays ayant adopte l'euro. C'est un véritable coup d'Etat
normatif
3) Mario Monti,
le commissaire européen a la concurrence contre EDF.
La Commission européenne s'en prend à EDF, le
champion des entreprises publiques françaises et le leader
mondial de l'électricité, au nom du dogme de la
libre concurrence, de l'ultra-libéralisme et de l'interdiction
des aides d'Etat. La Commission européenne a diligenté
deux procédures contre la France : fin 2002, la Commission
demande à EDF de rembourser à l’Etat 888
millions d'euros plus les intérêts correspondant
à des avantages fiscaux octroyés à EDF
sur l'impôt sur les sociétés entre 1987
et 1996. Au printemps 2003, la Commission demande la suppression
de la garantie illimitée de l’Etat dont bénéficiait
EDF pour les emprunts qu'elle contractait grâce à
son statut d'EPIC (établissement public à caractère
industriel et commercial) et la transformation de la société
en SA (société anonyme), c'est-à-dire une
privatisation déguisée. Le changement de statut
et la perte de la garantie de l'Etat affaibliront les possibilités
d'emprunt d'EDF.
Enfin, la Commission demande un nouveau régime de retraite
pour les employés d'EDF/GDF, régime jugé
trop favorable. Lorsqu'on a vu les pannes géantes d'électricité
en Californie ou en Italie, à la suite de la privatisation
du secteur, il y a de quoi être inquiet !
4) Mario Monti
contre Bull. La Commission a déposé un
recours contre la France devant la Cour de Justice pour non
remboursement par Bull de 450 millions d'euros que l'Etat lui
avait prêtés. La Commission entend réaffirmer
le principe d'une seule aide publique en 10 ans (aide de l'Etat
en 1994). Le groupe français d'informatique avait obtenu
cette avance de l'Etat entre fin 2001 et mars 2002, avec l'accord
de Bruxelles, a condition qu'il rembourse avant le 17 juin 2003
: Bull est incapable de rembourser et si la France l'exigait,
cela conduirait l'entreprise en liquidation judiciaire.
Logique industrielle
ou logique comptable : Bruxelles choisit toujours la logique
comptable, la lettre des traités sur l'esprit.
Bull qui emploie encore 8000 salariés est fragilisé
par son endettement. Qu'importe, Bruxelles veut faire appliquer
la loi quitte à mettre 8 000 salariés au chômage.
C'est cela aussi la face cachée de la Commission européenne.
Demain, ce sera le tour de la SNCF ou des chantiers navals
5) Mario Monti
contre Alstom. Pour sauver l'entreprise Alstom (5 milliards
d'endettement), I'Etat français lui avait accordé
une facilité de crédit de 300 millions d'euros
et s'était engagé à participer à
l'augmentation de capital à hauteur de 300 millions d'euros.
L'Etat transforma sa participation en "titres à
durée déterminée remboursables en actions"
pour respecter les desiderata de Bruxelles. Dans le plan de
sauvetage, l'entreprise Alstom a décidé, en outre,
de céder 3 milliards d'euros d'actifs.
Alstom, présent dans les transports
ferroviaires et la construction navale, avec ses 118 000 salariés
dans le monde dont 75 000 en Europe, était au bord du
dépôt de bilan. En arguant que toute aide d'Etat
qui n'est pas notifiée à la Commission est interdite,
la Commission a failli faire capoter le sauvetage d'Alstom.
En effet, Monti ménageait Alstom d'une "injonction
de suspension" des aides... ce qui aurait signifié
sa mort ! Avec la Commission européenne, le pire est
toujours sûr !
6) Mario Monti
contre les fusions de groupes industriels. Face à
la mondialisation et pour rester compétitifs, les grands
groupes français ou européens sont obligés
de se regrouper et de fusionner. En mars 2000, le groupe Pechiney,
l'un des leaders mondiaux de l'aluminium, veut racheter son
concurrent canadien Alcan. Refus de la Commission et de son
commissaire à la concurrence en raison d'un risque d'abus
de position dominante. Trois ans plus tard, c'est l'inverse.
Le canadien Alcan rachète Pechiney et cette fois, la
Commission européenne et le commissaire Monti ne disent
rien. C'est aussi cela la préférence
étrangère.
Plus récemment, le géant de l'électricité
Schneider voulait racheter une autre firme française,
Legrand. Le 10 octobre 2001, les services du commissaire Monti
s'opposaient à la fusion au motif, à nouveau,
d'abus de position dominante. Deux mois plus tard, Schneider
dépose un recours en annulation devant la Cour de Justice
de Luxembourg contre la décision de la Commission. La
Cour lui donne raison en dénonçant "des erreurs
manifestes d'appréciation, d'omissions et de contradictions".
C'est encore plus fort que Pechiney. Du coup, le groupe Schneider
Electric réclame 1 milliard d'euros de dommages et intérêts
à la Commission pour avoir fait échouer sa fusion
avec Legrand ! Quel gâchis économique et industriel
7) Mario Monti
contre France Telecom. En décembre 2002, la France
a apporté une avance de 9 milliards d'euros à
l'opérateur public France Telecom. Elle est sous le coup
d'un avertissement de la Commission qui considère cette
aide comme une recapitalisation. Il s'agissait de sauver le
géant des télécommunications qui s'était
endetté de manière dangereuse en rachetant, entre
autres, Orange en Grande-Bretagne.
L'opérateur public aura supprimé
16 500 postes en France en 2003 et 2004 et devrait procéder
à des économies de l'ordre de 15 milliards d'euros
entre 2003 et 2005. Ce n’est pas suffisant. La Commission
européenne a envoyé à la France en décembre
2003 un avis motivé pour non transposition de la directive-cadre
et des directives portant sur l'autorisation, l'accès
et le service universel en matière de télécommunications
(communications électriques). La bureaucratie bruxelloise
n'a pas de limites
II - La France a cédé
devant Bruxelles
1) Libéralisation du marché
du gaz et de l'électricité
Au Conseil européen de Barcelone de
mars 2002, Jacques Chirac et Lionel Jospin ont accepté
"l'ouverture effective du marché intérieur
du gaz et de l'électricité" suite à
deux directives de 1996 pour l'électricité et
de 1998 pour le gaz mises en oeuvre respectivement en 1999 et
2000. Cela signifiait le libre choix du fournisseur pour tous
les consommateurs européens autres que les ménages
à partir de 2004 pour l'électricité et
le gaz (60 % de la totalité du marché). Il fut
décidé aussi à Barcelone "l'ouverture
des marchés des services publics", conformément
à la philosophie ultra-libérale de la Commission.
En novembre 2002, Mme Fontaine, ministre de
l'industrie du gouvernement Raffarin, acceptait non seulement
la libéralisation du marché du gaz et de l'électricité
au 1er juillet 2004 pour les entreprises mais au 1er juillet
2007 pour les particuliers, contrairement à ce qu'elle
avait affirmé précédemment, où elle
parlait de 2009 au plus tôt.
80 % de l'électricité produite
en France provenant des centrales nucléaires, va-t-on
aussi privatiser EDF et ouvrir les centrales à la concurrence,
alors que ce sont des sites stratégiques ? Est-on certain
que la qualité du service, la sécurité
des approvisionnements, la garantie des prix seront assurés
de manière équivalente par des entreprises privées
?
2) Libéralisation de la Poste
Autre service public apprécié
des Français après EDF, la poste. En octobre 2001,
le gouvernement socialiste de Lionel Jospin a accepté
d'ouvrir le monopole de la poste à la concurrence. A
compter du 1er janvier 2003, les lettres de plus de 100 grammes
sont soumises à la concurrence et à compter du
1er janvier 2006, les envois de plus de 50 grammes ou deux fois
et demi le prix du timbre. Bruxelles envisage une ouverture
totale de la poste en 2009. En 2006, cela représentera
23 % du marché total de la poste. Christian Pierret,
le secrétaire d'Etat socialiste à l'industrie,
se félicitait de "cette ouverture progressive et
maîtrisée de certains services àla concurrence".
Rappelons qu'une directive européenne de décembre
1997 prévoyait que les opérateurs historiques
avaient le monopole de tout le courrier pesant moins de 350
g ou affranchi jusqu'à 5 fois le tarif de base. Elle
a été complétée par une directive
de 2002. La France traîna des pieds pour transposer cette
directive alors qu'elle aurait dû le faire avant le 31
décembre 2003. La Commission poursuit la France devant
la Cour de Justice à un double titre : elle n'a pas mis
en place une autorité réglementaire indépendante
pour les opérateurs postaux et elle n'a pas ouvert à
la concurrence en 2003 les lettres de plus de 100 g. L'exemple
suédois d'échec patent de privatisation de la
poste devrait nous inciter à la prudence.
3) La libéralisation du fret
ferroviaire
Le gouvernement français par l'intermédiaire
de son ministre des transports, M. de Robien, a accepté
le 28 mars 2003 que le transport ferroviaire de marchandises
soit ouvert à la concurrence le 1er janvier 2006 au lieu
du 15 mars 2008. Le cabotage (transit à l'intérieur
d'un même pays) sera lui effectif le 1er janvier 2008
(un transporteur privé ou public pourra transporter des
marchandises dans n'importe quel pays européen, y compris
d'un point à un autre dans un même pays). Cela
fait suite à une directive européenne de mars
2001 qui limitait la concurrence aux 50 000 km des réseaux
transeuropéens. Madame Palacio, le commissaire européen
aux transports présentera ultérieurement une directive
sur le transport des passagers, directive qui devrait être
adoptée en 2009/2010.
A l'heure où les Britanniques renationalisent
leur rail compte tenu des dérives financières,
des coûts d'entretien et de nombreux accidents mettant
en cause la sécurité du rail britannique, sans
parler des suppressions d'emplois, la France accepte de privatiser
le fret en attendant la privatisation du secteur passagers que
le Parlement européen avait déjà votée
sans attendre la directive européenne.
4) Libéralisation des services
portuaires
La Commission européenne avait rédigé
en février 2001 une directive sur les services portuaires
supprimant le monopole des dockers dans les ports pour le déchargement
des marchandises. La directive autorisait les armateurs à
utiliser leur propre personnel (marins non européens
sous-payés) plutôt que les dockers pour charger
et décharger les marchandises des navires. C'est ce qu'elle
appelait la notion d'auto-assistance !
La France, par son ministre des transports,
et la majorité du Conseil des Ministres, avaient accepté
que les dockers soient concurrencés par l'équipage
du navire. La Commission européenne voulait aussi une
libéralisation du pilotage et de l'amarrage des navires
entrant dans un port.
C'est le Parlement européen qui a rejeté
la directive par 229 voix contre 209 et 16 abstentions le 20
mars 2003. Ce sont les députés du Front National
qui ont fait la différence en empêchant cette directive
d'introduire le dumping social dans les ports européens
et la concurrence du tiers-monde.
Pour couronner l'édifice, la Cour de
Justice de Luxembourg, chargée d'interpréter le
droit, le fait systématiquement contre l'intérêt
bien compris des Etats. Depuis l'arrêt Altmark de juillet
2003, des opérateurs privés sont, en effet, fondés
à attaquer le financement public de certaines entreprises,
si elles se révèlent moins éfficaces qu'une
entreprise standard bien gérée.
Denonçons cette volonté
permanente de Bruxelles de remettre en cause notre outil industriel,
de s'attaquer à nos services publics. Denoncons cette
volonté permanente de libéraliser, de déréglementer,
d'abolir les frontières au seul profit des multinationales
anglo-saxonnes. En un mot, cette volonté morbide de jouer
contre son camp !
III - La France a résisté
à Bruxelles sur un seul point : l'exception culturelle
Les gouvernements successifs, de droite comme
de gauche, ont toujours défendu l'exception culturelle
et des quotas d'oeuvres européennes pour faire face à
la déferlante anglo-saxonne.
Curieusement, ce qui vaut pour la culture et
l'audiovisuel, c'est-à-dire la préférence
communautaire, ne vaut pas pour les marchandises, les productions
agricoles ou les services. Le lobby du cinéma et de la
télévision serait-il plus puissant ou plus influent
que les autres ?
Depuis la conclusion de l'Uruguay Round à
Marrakech en 1994, cette exception existe au nom de la diversité
culturelle, du soutien à l'industrie cinématographique
et afin de préserver les règles communes sur les
quotas de diffusion (directive Télévision sans
frontières). Une offensive américaine est à
attendre sur ce thème à l'OMC, avec l'appui de
la Grande-Bretagne. En effet, c'est la maîtrise de l'information
au niveau mondial qui est en jeu. Il s'agit de lutter contre
un CNN mondial. Pour préserver
la diversité culturelle, la règle de l'unanimité
s'applique au Conseil des ministres. Certains, dont le commissaire
européen au commerce, le socialiste français Pascal
Lamy, souhaitent la supprimer au nom de la libéralisation
des services.
En défendant l’exception culturelle,
nous défendons aussi les services publics. Pour l’instant,
nous en restons au Traité de Nice qui précise
dans son article 133 que « le commun accord des Etats
» est nécéssaire « pour la négociation
des accords dans le domaine du commerce des services culturels
et audiovisuels ». Soyons
vigilants.